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Retour à Reims, l’auto-analyse de Didier Eribon

En juillet 2014, la Manufacture (Avignon) accueillait l’adaptation théâtrale de l’oeuvre de Didier Eribon « Retour à Reims ». Un livre inclassable écrit par un auteur prolifique qui réconcilie les puristes avec les réfractaires aux lectures d’ouvrages de sciences sociales. Son retour à Reims est une ode à la réflexion qui parvient à s’extirper de son lot de pesanteur académique.

 « Loin de cette fatalité qui colle à ma peau, remplis ma tête d’autres horizons, d’autres mots » (J.J Goldman) 

Ces quelques mots témoignent bien de l’acharnement avec lequel le sociologue et philosophe Didier Eribon a tenté de se défaire à l’âge de 20 ans de ce cumul de « honte » – identité sexuelle et condition sociale – qui pesait sur lui [En tant que provincial homosexuel élevé dans une famille d’ouvrier.e.s] lorsqu’il prit la décision de quitter Reims pour s’installer à Paris.

« J’avais eu honte d’être fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage et je n’en parlais jamais » (France Culture, Emission Hors-Champs du 27 mars 2012)

Cet essai est le témoignage d’un homme devenu ce qu’il ambitionnait d’être lorsqu’il était encore adolescent (c’est-à-dire rompre avec cette « sorte de modèle social négatif » qu’incarnait la figure paternelle) et tente de pardonner à sa famille sa seule faute visible, son appartenance sociale. La mort d’un proche (celle de son père) est pour certain.e.s, l’occasion de se réapproprier ce qu’ils/elles avaient passé tant d’années à renier. C’est pourquoi, après avoir revendiqué ouvertement son homosexualité (Voir notamment : Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Fayard, 1999 et Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, Fayard, 2001) l’auteur a voulu, dans cet ouvrage, dépasser sa propre censure concernant son milieu d’origine pour sortir de ce qu’il nomme le « placard social ».

Cet essai autobiographique analysé sous différents prismes : sociologique, philosophique, historique et politique intéressera donc toute personne en quête de réflexions sur la question du vote de classe et la transcendance du sentiment de honte social en tant qu’homosexuel et fils d’ouvrier.e.s.



Le souci de l’auteur est de revenir sur le positionnement électoral de sa famille afin de comprendre et d’analyser comment les classes populaires, généralement affiliées au Parti Communiste, ont finalement exprimé leur préférence pour le Front National. Une question (la mutation du vote ouvrier) qui avait déjà fait l’objet de nombreuses analyses depuis plus d’un siècle en raison des bouleversements socio-économiques qu’a connu la France.

Cependant, sa grille de lecture est unique puisqu’il n’a de cesse de renvoyer son expérience familiale à « l’histoire officielle ». En effet, tout en établissant l’imputabilité de la faute au Parti communiste lui-même :

« Cet effondrement […] s’explique en grande partie par l’incapacité du « parti de la classe ouvrière à évoluer et à rompre avec le régime soviétique […] et son incapacité aussi à prendre en considération les nouveaux mouvements sociaux qui s’étaient développés dans le sillage de Mai 68 » 

l’auteur s’applique à fustiger la génération au pouvoir des « baby boomers », les dirigeant.e.s de cette nouvelle gauche socialiste « néoconservatrice » devenu.e.s « ce à quoi ils/elles étaient socialement promis.e.s » et qui, en effaçant de ses discours toute idée de classes en conflits, a provoqué un « délitement des anciennes alliances » et un sentiment d’abandon chez la « classe populaire » engendrant ainsi une mutation du vote ouvrier au profit du front national :

« On ne parla plus d’exploitation et de résistance mais de modernisation nécessaire et de refondation sociale, plus de rapports de classe, mais de vivre-ensemble, plus de destins sociaux, mais de responsabilité individuelle » 

Il reproche donc aux technocrates ce polissage rhétorique de la « gauche officielle » substituant « le groupe » au profit de la notion d’individu, entraînant des « conséquences sur les réalités sociales » :

« Cette mutation des discours politiques transforma la perception du monde social et donc […] le monde social lui-même puisqu’il est […] produit par les catégories de pensée à travers lesquelles on le regarde » 

Toute l’ambiguïté de son oeuvre se situe là, entre l’effort qu’il déploie pour défendre son appartenance sociale d’origine face aux puissant.e.s et son incapacité à se défaire du rejet viscéral qu’il a pour son milieu : 

« Et je détestais de plus en plus me retrouver au contact [des] classes populaires » 

Pour Didier Eribon, l’effet produit par ce sentiment d’abandon n’est autre que le report des voix vers des représentant.e.s répondant à des « pulsions immédiates ». D’une certaine manière, c’est la traduction politique d’une transformation de la vision de soi par rapport au « monde ». Didier Eribon l’analyse en terme de repli identitaire : Ce « nous » qui incarnait la masse des travailleurs/euses opposé.e.s à « eux », les patron.ne.s, a glissé vers ce « nous » français.e.s contre « eulles » les immigré.e.s. Cependant, lorsqu’il ironise sur « l’irrationalité du peuple lorsqu’il ne consent pas à se soumettre à [la raison et à la sagesse des dirigeants du Parti Socialiste]» (p.142), il semble se démarquer des analyses « d’expert[e]s » et des dirigeant.e.s du Parti Socialiste qui justifient pour les un.e.s, ou sous entendent pour les autres, souvent de manière tranchée, que moins l’on a de diplômes, plus on serait tenté par un discours simpliste mettant en opposition « eux » et « nous ».

De plus, il met en évidence que contrairement au vote communiste qui collectivement transcendait une condition individuelle difficile et permettait aux ouvrier.e.s d’être fières de leurs valeurs, ce vote FN « plus intermittent » et « moins fidèle » est, selon l’auteur, souvent « nié » et s’apparente à une pulsion revendicative pas entièrement satisfaisante :

« Le vote communiste représentait une affirmation positive de soi et le vote pour le front national, une affirmation négative de soi » 

pour  cet électorat aux « convictions disparates » [Un électorat qui englobe des retraités aisés du sud de la France, des militaires fascistes, de vieilles familles catholiques traditionalistes ainsi que les couches populaires fragilisées et précarisées] 

On pourrait faire le reproche à l’auteur d’avoir partiellement occulté de son analyse d’autres facteurs [Transformation de la profession ouvrière, désindustrialisation, sentiment d’insécurité et menace islamiste depuis le 11 septembre, instauration des 35h, mise en circulation de l’euro, suppression du service militaire, loi sur la parité, etc.] utiles à la compréhension de cette mutation du vote ouvrier puisqu’il part d’un présupposé parfois vivace selon lequel les classes populaires seraient forcément acquises à la gauche de manière générale et au parti communiste en particulier.



Or, ce serait faire abstraction de l’hétérogénéité des préférences politiques des ouvriers [D’un côté les ouvriers favorable à la gauche –ouvriers révolutionnaire et réformistes– et de l’autre, les ouvriers favorables à la droite –ouvriers catholiques et conservateurs-. Voir Mattei Dogan, « Les clivages politiques de la classe ouvrière » in Léo Hamon, Les Nouveaux comportements politiques de la classe ouvrière, PUF, 1962 ] et ne pas prendre en compte le fait que le vote FN chez les ouvriers provient majoritairement des couches ouvrières qui ont toujours voté à droite mais qui se sont radicalisées dans les années 1980 [voir Florent Gougou, Les mutations du vote ouvrier sous la Vème République, Fond. G. Péri, Nouvelles Fondations, 2007, numéro 5]

Le retour que signe ici Didier Eribon est donc marqué par l’acceptation de sa double stigmatisation enfin assumée :

« Ce à quoi l’on a voulu s’arracher continue d’être partie intégrante de ce que l’on est » 

Sans doute une manière d’affirmer qu’il ne se sent plus le devoir de se justifier auprès de quiconque, pas même de lui. Ce genre de projet hybride mettant en perspective un travail réflexif que l’auteur qualifie d’ « autobiographie transfigurée en analyse historique et théorique » présente l’intérêt d’être, par définition, à la croisée de plusieurs ambitions qui permettent d’enrichir, de manière originale, différents versants d’un sujet tout en gardant une liberté d’expression et de style propre à l’essai.

Cet ouvrage est donc, par sa forme, son contenu, son originalité, une invitation au retour, à la réflexion sur soi et offre une contribution intéressante à l’analyse du vote ouvrier dans la mesure ou, fait rare, il transmet la parole de ceulles qui ne l’ont pas souvent. Suivant la trace d’autres auteur.e.s (Pierre Bourdieu et Annie Ernaux entre autres) eulles aussi représentant.e.s de cette méritocratie « à la française » et détenteurs/trices, malgré eux/elles, de cette blessure invisible constitutive de l’écart de classe qui les sépare au bout du compte de leur famille dans le miroir duquel, ils/elles ne se reconnaissent plus. Serait-ce le prix à payer de l’étendard républicain ? Encore. Toujours ?

Il est agréable de se blottir contre les mots pudiques et la grâce malicieuse de ces générations d’écrivain.e.s homosexuel-le-s qui semblent vouloir se faire pardonner d’être ce qu’ils/elles sont tout en écrivant le contraire. Bonne lecture 🙂


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Armelle Peuvion-Weiss

Grande amatrice de créations sous toutes ses formes ! Je suis partie en 2009 en solo pour faire un grand tour d'Asie et depuis, ma vie a pris des détours étranges que je ne contrôle pas toujours ! Mon but : Être une plateforme créative incluante qui vous donne envie de créer à votre tour !

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